Le sport de masse pour libérer les corps et donc les esprits : l’exemple du jeu de Rugby à Bègles

Le jeu de Rugby et sa financiarisation

Le jeu de Rugby est une utopie, un projet humaniste exigeant, une magnifique incongruité, une idée pédagogique novatrice qu’il faut sans cesse défendre et réinventer.

Sa singularité et sa beauté ne sont pas le fruit du hasard. Ce jeu est né et s’est développé selon la pensée et les valeurs d’hommes cultivés et intelligents, qui avaient avant toute chose le sens du bien commun et de l’amélioration des individus au service de leur collectivité. Le Rugby n’est qu’un prétexte et un moyen pédagogique pour installer une éducation ludique, basée sur l’engagement, le combat et la solidarité. Il inculque la fraternité avec ses camarades, le courage de ne pas les abandonner dans la défaite et de ne pas se comporter en voyou avec les adversaires.

Mais, après 22 années de professionnalisme rugbystique, qu’est-il advenu de cette belle idée qu’était et que devrait encore être le Rugby ?

On ne parle plus que de fusion-acquisition de clubs qui n’ont plus ni d’identité ni d’histoire, de rentabilité financière, de racisme, d’injures, de dopage, de drogue, de suspicion de viol présumé, de réforme territoriale et d’organisation de coupe du monde. Notre jeu a été volé et confisqué par quelques chefs d’entreprise pour promouvoir leur marque ou leur groupe de média. Sitôt lassés de leur joujou, ils abandonneront leur club et le Rugby pour aller s’enrichir ailleurs.

Alors, dans quel état laisseront-ils ce sport et les femmes et hommes qui en sont amateurs ? Le Rugby vit une période de décadence vertigineuse, car il n’est consubstantiellement pas adapté au professionnalisme et à sa financiarisation. Le CAC 14 le dénature et le tue à petit feu.

Un club de Rugby, c’est un stade, un maillot, des symboles, une école de rugby, des joueurs, des éducateurs, des entraineurs, des administrateurs et un président qui se lient et qui communient avec l’ensemble d’une cité et de ses citoyens. La financiarisation galopante du rugby-marchand menace tous les ans l’existence de nombreux clubs de Rugby. La boîte de Pandore du rugby spectacle s’est entrouverte fréquemment cette année au gré des affaires de dopage. Elle s’ouvre traditionnellement chaque printemps quand la sentence de la DNACG (Direction Nationale d’Aide et de Contrôle de Gestion) tombe et condamne les clubs qui n’ont pas la chance d’avoir un mécène riche et généreux. 

Certes, l’activité sportive, qu’elle soit vécue comme une pratique ou comme un spectacle, a toujours représenté un véritable secteur économique. Ce secteur économique à part entière peut soit être :

  • considéré comme un bien privé. Dans ce cas, le sport se convertit à l’économie de marché.
  • considéré comme un bien public. Dans ce cas, il a le statut de sport de masse avec des vertus de libération des corps, donc des esprits.
  • un mélange des deux, que l’on s’adresse à la haute compétition ou aux compétitions amateurs. C’est le cas désormais pour le Rugby français depuis 1995.

L’histoire économique du Rugby peut être divisée en trois périodes bien distinctes. Celle du Rugby éducatif et moral d’avant 1960, celle de la transition lente et progressive vers le Rugby spectacle entre 1960 et 1995 et enfin celle du Rugby spectacle-business contemporain.

Avant 1960, l’âge d’or du Rugby français, celui des pères fondateurs prônait un jeu de Rugby éducatif et moral. Il y avait peu d’enjeux économiques, le rayonnement des clubs était avant tout local ou régional, et éventuellement national pour les clubs phares. Les présidents de clubs étaient en général des notables locaux, le financement des clubs se faisait via des subventions municipales, les recettes de la buvette ou de différentes fêtes rugbystiques et la billetterie.

Le Rugby français préférait mettre en avant les efforts de promotion sociale de ses joueurs. Jusqu’en 1995, le statut juridique des clubs dépendait uniquement de la loi dite d’association 1901. Cette association possédait un numéro d’affiliation à la FFR (Fédération Française de Rugby).

La professionnalisation du jeu de Rugby va obliger les clubs à créer une société sportive (Société Anonyme à Objet Sportif-SAOS, Entreprise Unipersonnelle à Responsabilité Limitée-EURL, Société Anonyme Sportive Professionnelle-SASP) pour gérer sa partie professionnelle. La plupart des clubs de Rugby et de football Pro, qui représentent 89 % du poids financier du sport pro, vont choisir de s’organiser en SASP. Cette forme de société sportive permet aux nouveaux présidents de clubs, pour la plupart PDG-hommes d’affaires, d’en devenir propriétaires tout puissant et de rendre minoritaires les parts de l’association sportive.

Dès lors, le Rugby va quitter brutalement et précipitamment son modèle de financement classique (SSSL), pour adopter celui des grandes ligues de football pro européennes, le modèle dit SATI (sponsors, actionnaires, télévisions, international).

Le Rugby pro va mettre en valeur les fameuses valeurs du Rugby (qui en font toute sa singularité) pour vendre son sport à Canal + et à des actionnaires de groupes mondiaux. Mais, cette même médiatisation va par ignorance et dans un second temps détruire ces valeurs les unes après les autres et entrainer une chute d’audience et d’affluence dans les stades. Le serpent ovale se mord la queue, une minorité d’acteurs du Rugby s’enrichit, les autres galèrent et s’épuisent à garder la flamme rugbystique.

Ce modèle SATI entraine le bouleversement des chiffres d’affaires des clubs sur deux points :

  • leur volume : il a été multiplié par 8 entre 1995 et 2011 et continue à croitre chaque année.
  • leur structure : quand 90 % des ressources des clubs venait des spectateurs et des subventions publiques avant 1960, c’est désormais 65 % du budget des clubs qui provient des sponsors-actionnaires internationaux et des recettes TV (Canal +).

L’histoire du Rugby à Bègles

L’équipe de Rugby du CAB en 1976-1977.

 

Le flambeau du Rugby bordelais lâché par le SBUC dans les années 30, fut essentiellement repris dans la métropole girondine par son rival de la banlieue rouge à Bègles. Sur les terres basses et marécageuses de Bègles, vivaient les maraichers (en particulier les cultivateurs du radis), les cheminots, les ouvriers des usines d’allumettes et des raffineries de pétrole et les ouvrières des sècheries de morue. C’est en 1907 que les trois frères Loche et Gaston Martin, influencés par le succès du SBUC, fondèrent le Club athlétique de Bègles, le CAB.

Le CAB, et ses symboles le maillot à damier bleu et blanc et le radis, sont l’âme de la ville modeste et ouvrière de Bègles. Son stade Musard, devenu Moga plus tard, est la cathédrale laïque et le centre névralgique de cette ville composée d’une multitude de maisons basses et de hameaux aux noms pittoresques : Tartifume, la Raze, Birambits, Argous, le Prêche, Peyrelongue, la Castagne…
Le CAB, c’est donc à la fois des traditions et un état d’esprit enraciné dans le labeur de la condition ouvrière, mais aussi des étudiants provinciaux débauchés par les frères Moga à la belle ville bourgeoise de Bordeaux. Dans les années 70-80, Trillo de Condom, Boucherie de Belves dans le Périgord, Appriou de Brest, Crampagne de Foix, Dubois du Havre, Gesta-Lavit de Lourdes, Morlaes de Morlaas, Malterre de Nay, Plantey de Salles, Sourillan ou Jameau de Langon, Berrouet de Ciboure, Camblats de Saint Palais jouaient aux cotés des talenco-bèglo-bordelais Bernardet, Brouillet, Swierzinski, Junca, Geneste (les 3 frères), Chlebowski (les 2 frères), Moga, Chaganud, Traissac, Durin, Pédemay, Clerc, Ruaud, Verswijer, Moison, Dupuy, Herran, Lagisquet, Labat ou Joandet.

On trouvait aussi au CAB les « étrangers »: les bouillonnants joueurs natifs d’Oloron Sainte Marie, Vinao et Clemente ou le béarnais Pédeutour.

L’écusson du Club athlétique Bèglais, club omnisports.

Ainsi, les joueurs du CAB n’étaient-ils que très minoritairement originaires de Bègles. Ces rugbymen-étudiants formaient pourtant un tout indissociable, une union indéfectible avec leurs supporters à bérets de « l’Académie de la tribune Garonne ». Il faut dire qu’ils faisaient tous partis de la vie bèglaise et pas seulement les jours de match. On les rencontrait sur la pelouse du stade Musard en allant à la boulangerie et le soir dans les innombrables cafés de Bègles. Le club avait une utilité pour la ville, il créait du lien social et était un prétexte pour que la population se rencontre et vive ensemble.
La génération des joueurs et des entraineurs bèglais champions de France en 1991 l’avaient compris. Ils avaient eu l’audace de transformer le jeu fait de vitesse, de vivacité et d’enthousiasme de la cavalerie légère du CAB des années 70-80. Sous la houlette de leur entraineur Yves Appriou et des girondins Vergé, Labat, Soulé, Geneste, Téchoueyres, Sicot ou Tauzin, les joueurs venus de Gaillac (Laporte et Moscato), Nice (Simon), Dax (Sallefranque), Saint Etienne (Gimbert), Dijon (Mougeot), Albi (Alibert), Cahors (Courtiols), du PUC (Frentzel), Lons le Saunier (Berthozat), Pau (Moncla) ou Brive (Delage) ont révolutionné le jeu bèglais et sont devenus les héritiers du rugby rude et guerrier des toulonnais du grand RCT. Ils ont même inventé une phase de jeu jamais recopiée depuis : la célèbre tortue à quatorze têtes pilotée par son capitaine Bernard Laporte. Un style de rugby qui revenait aux origines anglo-saxonnes du XIX ème siècle, celui du grand enchevêtrement, du combat collectif porté à son paroxysme.

Les liens entre l’UBB et Bègles

Le Stade Moga, anciennement Musard à Bègles.

L’Union Bordeaux Bègles, l’UBB, n’a que dix ans d’existence.  L’UBB est née dans la douleur de l’union de deux clubs antagonistes et centenaires. Elle s’est forgée à partir du 10 mars 2006 dès la première poignée de main de M. Lamarque (président du Stade Bordelais) et de M. Moga (coprésident du CABBG). Un mariage de raison, un aller sans retour possible pour les bèglais (le numéro d’immatriculation de l’UBB étant celui du Stade Bordelais) qui étaient descendus en fédérale 1 « grâce » à la DNACG (la police financière de la FFR), tandis que leur rivaux du Bouscat étaient montés en Pro D2 en 2004. L’UBB est donc née dans la douleur, les insultes et les menaces. On retrouve d’ailleurs cette rivalité chez les anciens supporters des deux clubs. La fusion n’est toujours pas digérée à l’intérieur de chaque entité, les nerfs sont encore à vif.

Ce club a peut être grandi trop vite et sans se préoccuper des deux histoires qui l’ont construit : celle des bordelais du SBUC et celle des bèglais du CAB. Pour aller de l’avant et se projeter vers l’avenir, il faut savoir d’où l’on vient. Il faut donc s’appuyer sur un passé riche et varié et s’ancrer dans la réalité de deux cités à la fois opposées et complémentaires : Bordeaux la belle cité fermée, étudiante et aristocratique et Bègles sa banlieue ouvrière, laborieuse et modeste.

Depuis deux saisons , les bèglais savent qu’ils ne pourront plus voir de match de l’équipe première de l’UBB dans leur ville. Ils peuvent se consoler avec la superbe équipe des espoirs du centre de formation de l’UBB, qui joue encore à Musard, ou Moga, stade emblématique du Club athlétique de Bègles.

Alors évidemment, les damiers ont disparu au grand désespoir de l’Académie, les glorieux supporters du rugby bèglais. Mais, jusqu’à l’année dernière on pouvait toujours prendre plaisir en semaine à aller voir l’équipe première de l’UBB s’entraîner et rigoler. Le stade était encore un lieu de passage ouvert entre les différents quartiers de Bègles : après avoir fait ses courses dans le centre du village bèglais, acheté sa baguette au Pain de tranchoir, pris son entrecôte à la boucherie Pascal Oliveira et bu un café au Poulailler, c’était agréable de rencontrer de manière informelle les joueurs, toujours souriants et abordables.

Désormais, le stade est verrouillé, cadenassé, les joueurs sont loin, très loin, inaccessibles. Le public d’habitués, de connaisseurs et d’aficionados du rugby n’a plus le droit d’accéder en semaine au stade Moga (qui est pourtant un lieu public qui appartient à la mairie de Bègles et donc à tous les citoyens) et aux entrainements des joueurs de l’UBB. Il est parqué une fois par semaine au fin fond de la tribune Garonne. Il n’y a donc plus aucun lien direct entre le club et son public. Certains entrainements se font même à huis clos. Chut, les joueurs travaillent, en secret à Bègles, pour mieux distraire les spectateurs bordelais…

C’est à la fois préjudiciable pour le public, mais aussi pour les joueurs. Savent-ils pourquoi et pour qui ils jouent et combattent ? Pour l’argent, pour leur famille, pour leurs copains, pour l’équipe, pour leur entraineur, pour leur président ? Peut-être. Mais, certainement pas pour des gens concrets, pas pour des citoyens de Bègles ou de Bordeaux, pas pour une histoire longue et riche, pas pour une tradition longue comme l’est celle du rugby.

Il est temps que la population bèglaise se réapproprie son club et son stade. Un club qui ferait tomber les murs en béton du stade pour s’ouvrir sur la ville. Un club qui accueillerait les jeunes enfants de ses écoles, qui remettrait le sport de masse au cœur de son projet, un club qui représenterait un lieu de culture partagée et convivial. Un club qui donnerait une chance aux joueurs qu’elle forme dans son école de Rugby et dans son centre de formation, qui s’appuierait sur ses forces : sa jeunesse si brillante et l’histoire de ses deux entités fondatrices : le Stade Bordelais et le CAB(BG).

Les seules traces du passé de l’UBB sont visibles sur l’écusson du club : les damiers de Bègles et le lion du Stade Bordelais. En se retournant enfin sur « ses passés », sur ses fondations, le club trouverait une identité propre. S’appuyer sur les héros du passé des deux clubs, sur leurs histoires, et plus largement sur la singularité du rugby bordelais et plus globalement du comité Côte d’Argent. S’ancrer dans la cité de Bègles, de Bordeaux et des alentours en exportant les entrainements sur d’autres stades et en ouvrant grandes les portes du stade Moga.

Renouer les liens entre les joueurs et leurs supporters sans passer par des évènements artificiels et trop organisés, baigner ces joueurs dans la culture des cités pour lesquelles ils jouent, les amener dans les écoles primaires, au collège et au lycée pour promouvoir notre sport.

Bref, ramener les rugbymen dans la cité, en faire des citoyens, pas des superstars inaccessibles et uniquement visibles sur les réseaux sociaux. Ils seront d’autant plus respectés, qu’ils seront connus de tous, ils seront d’autant meilleurs qu’ils sauront pour qui ils jouent.

Car le rugby est une expérience humaine collective et un prétexte pour rassembler les gens autour d’un projet commun. Pas pour les divertir bêtement ou flatter leurs instincts les plus bas.

Le spectacle sportif du CAC 14 n’existe que pour promouvoir le modèle économique du libéral-productivisme et de la consommation à outrance. Pour le remplacer et transmettre d’autres valeurs utiles au vivre-ensemble, la ville de Bègles a plus besoin de politiques de sport de masse et d’éducation populaire. L’argent doit redevenir un moyen de développer le jeu de Rugby pour tous les Bèglais, quelque soit leur âge. Car, en libérant les corps, on élève les esprits, on éduque les citoyens, on favorise le lien social, bref on fabrique une société plus heureuse.